Le moiré – Un intrus numérique

Le repliement de spectre n’est pas le dernier film de James Bond, mais un phénomène connu des photographes : l’aliasing. Il génère des sinusoïdes colorées indésirables sur nos images. Comment les corriger ?

Le mot aliasing est mentionné dans les fiches techniques des appareils photo sous l’expression de filtre anti-aliasing. Accolé au capteur, ce filtre réduit les effets de crénelage et de moiré qui peuvent survenir dans l’image. Il coupe les signaux de haute fréquence, c’est-à-dire les détails les plus fins du sujet photographié.

Le filtre anti-aliasing provoque une légère perte de résolution. C’est pourquoi certains fabricants le suppriment, comme Fujifilm pour les capteurs X-Trans ou tous ceux qui proposent des boîtiers équipés d’une fonction de pixel-shift.

Le capteur
Le capteur d’un appareil photo comme celui d’un Nikon Z8 est composé d’une trame de photosites.
La matrice de Bayer, employée sur la plupart des capteurs, filtre les photosites avec des filtres RVB.
Les photosites, après dématriçage, délivrent les pixels de l’image. Un filtre anti-aliasing peut être appliqué au capteur, en plus des filtres UV et infrarouge, pour réduire les risques de moiré. Les capteurs à forte densité de pixels, comme le Nikon Z8 (45 MP), ne possèdent pas de filtre anti-aliasing, car leur haute résolution les rend moins sujets au moiré.

Une question d’échantillonnage

Le moiré apparaît comme des sinusoïdes colorées. On le voit parfois sur du tissu ou toute matière qui forme une trame. Comment surgit-il ? Rappelons d’abord qu’un capteur est une trame composée de photosites.

Chaque photosite délivre un pixel de l’image. Le pixel est l’unité d’échantillonnage. Le pas de pixel (Pixel Pitch en anglais) est la distance entre le centre de deux pixels adjacents. Plus ce pas est petit, plus la fréquence d’échantillonnage spatiale est élevée. Sur un capteur de 45 MP 24×36, le pas de pixel est plus petit que sur un capteur de 24 MP de même format.

Pour qu’un détail comme une ligne noire et une ligne blanche soit correctement enregistré, il doit être échantillonné par au moins deux pixels : un pour le noir, un pour le blanc. Si le détail est plus large que deux pixels, il est parfaitement défini. Si le détail est plus fin qu’un seul pixel, le capteur ne peut pas distinguer la ligne noire de la ligne blanche. Il fait une moyenne des deux, ce qui donne un gris uniforme ou parfois des sinusoïdes colorées. C’est l’aliasing.

Le théorème de Nyquist-Shannon

Le théorème de Nyquist-Shannon (du nom deux scientifiques américains, Harry Nyquist et Claude Shannon) démontre que pour éviter l’aliasing, la fréquence d’échantillonnage d’un signal doit être au moins deux fois supérieure à la fréquence maximale contenue dans le signal d’entrée.
La fréquence du signal d’entrée correspond aux détails de la scène, par exemple, la trame d’un tissu ou les détails d’une architecture.

Aliasing est un terme anglais, du latin alias, lequel veut dire autrement ou autrement dit.
La traduction française d’aliasing est repliement de spectre, un titre digne d’un film de James Bond. Signalons que le moiré n’existe pas en argentique : les cristaux photosensibles d’une émulsion sont distribués de façon aléatoire et non comme une trame géométrique.

Eviter le moiré à la prise de vue

Le moiré apparaît quand la trame du sujet s’approche de celle du capteur. En avançant ou en reculant par rapport au sujet, on modifie le grandissement de l’image et par conséquent les causes du moiré disparaissent. Parfois, il suffit de modifier l’orientation de l’appareil de quelques degrés pour éviter la superposition de la trame du sujet à celle du capteur (c’est le principe du positionnement des trames dans l’imprimerie).

Si l’objectif de prise de vue offre une résolution faible ou moyenne, le risque de moiré est moindre. La diffraction d’un objectif de haute résolution, obtenue en fermant fortement le diaphragme, produit un effet similaire.

Correction du moiré en postproduction

En postproduction, le moiré se corrige par voie logicielle. Lightroom ou Capture One proposent des outils de suppression de moiré qui se sont améliorés au fil du temps. La correction reste une intervention manuelle et localisée. Aucune rectification automatique n’est disponible.
Dans Lightroom, la fonction de réduction de moiré apparaît avec les outils d’ajustement local, comme le pinceau. Dans Capture One, elle est installée dans l’onglet Affiner.

Si l’image est ouverte dans Photoshop, il est possible de recourir à la correction du moiré grâce au filtre Camera Raw (Filtre > Camera Raw). Ce dernier possède les mêmes réglages que le module de développement de Lightroom, dans une interface différente. Une autre technique, utilisable avec Photoshop, consiste à créer un calque réglé en mode de fusion Couleur, et à peindre au pinceau dans ce calque avec une teinte prélevée dans une couleur adjacente aux zones de moiré.
Son inconvénient est de souvent laisser un moiré de luminance, visible par un motif plus ou moins foncé.

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Texte et photos : Philippe Bachelier, professeur de Techniques d’impression à Spéos